quinta-feira, 15 de janeiro de 2015

Un monde s'écroule lentement

J.-M. Nobre-Correia

La presse quotidienne belge francophone est en pleine décomposition. Les ventes chutent brutalement sans que les éditeurs comprennent ce qui a changé avec la presse, la Belgique et plus particulièrement Bruxelles…

Passons sur la fait que les chiffres authentifiés concernant la diffusion des quotidiens belges soient rendus publics avec un énorme retard. Et que même les chiffres déclarés sur l’honneur par les éditeurs subissent des retards. Alors qu’il serait souhaitable que les professionnels en prennent connaissance dans les plus brefs délais.
D’aucuns diront que, pour mes mauvaises nouvelles, on peut toujours attendre ! Et il est vrai que la situation a un côté terrifiant. Un seul exemple : le traditionnel navire amiral de la presse quotidienne francophone, Le Soir [1], diffusait encore 236 580 exemplaires en 1971, vendait 145 534 en 1993 et n’en vend plus que 64 371 [2] (71 257 si l’on ajoute à l’édition en papier l’édition numérique) [3] ! Comment expliquer un tel effondrement, qui atteint d’ailleurs tous les quotidiens francophones ?
L’absence de vrais éditeurs
La triste réalité, disons-le crûment, est qu’il n’y a pas de vrais éditeurs de presse en Belgique francophone (mais il en va autrement en Belgique néerlandophone). Et cela est vrai depuis quelques longues décennies. En fait, ceux qui sont à la tête des entreprises de presse n’ont pas la moindre sensibilité à l’information et au journalisme. Ils gèrent plus ou moins convenablement leurs deniers, sont même parfois d’assez bons négociateurs en matière de finances. Mais ce qui fait un vrai éditeur de presse (la sensibilité à fleur de peau à l’actualité, à l’écriture, à l’illustration et au graphisme, mais aussi à l’impression, à la distribution et à la commercialisation des journaux) leur échappe largement. Et les journaux s’en ressentent, car ce sont ces gens qui choisissent ceux qui sont à la tête des rédactions (et de préférence des personnalités qui ne leur poseront pas problèmes, sans charisme et sans talent). Et qui, in fine, décident des moyens humains et matériels dont disposent les rédactions.
Du coup, les quotidiens belges francophones manquent de substance, d’originalité, de « valeur ajoutée », vivant beaucoup des dépêches de Belga (et puis rarement d’autres agences d’information) et de textes des services de communication des entreprises et institutions, tout en réécrivant à la louche ce que des confrères étrangers (surtout français) disent de l’actualité non-belge. Dès lors, aux yeux des lecteurs, l’acte d’achat est chichement compensé par la qualité du contenu proposé.
Cette impression de vide est accentuée par le fait que nos quotidiens ont été incapables d’adapter leurs contenus à l’évolution démographico-culturelle de la Belgique. Des données récentes disent que 33,8 % des habitants à Bruxelles-Capitale sont des ressortissants étrangers. Si on y ajoute tous les Belges qui à l’origine avaient une autre nationalité ou sont issus de l’immigration, on comprendra mieux que Bruxelles soit la « deuxième ville la plus cosmopolite d’Europe ». Mais, si nos supermarchés, par exemple, ont su progressivement adapter l’éventail des marchandises proposées à cette évolution de la clientèle, la presse, elle, y est restée largement insensible. « La Belgique de papa » n’existe plus, mais nos éditeurs l’ignorent !…
Cette absence de sensibilité des éditeurs explique aussi le faible développement des éditions numériques. Depuis le milieu des années 1990, on assiste à un basculement vertigineux de l’information vers internet et le numérique. Mais, extrêmement lents à adopter offset, quadrichromie et formats compacts, nos éditeurs n’ont pas saisi promptement non plus la mutation en cours. Aussi, Le Soir, le quotidien francophone avec la plus grande diffusion en numérique, atteint modestement 6 887 exemplaires [4].
Par ailleurs, cette insensibilité à l’évolution des médias et du journalisme explique également l’incapacité à saisir celle du statut de Bruxelles depuis soixante ans, avec l’installation des institutions de l’Union européenne, d’abord, et de l’OTAN, ensuite. Et ce que cela a entrainé comme prolifération d’institutions et représentations internationales et étrangères de toute sorte…
Une actualité spécifique ignorée
Or, les seules initiatives en provenance d’éditeurs ou journalistes belges n’ont jamais été de nature à combler le besoin d’information spécifique concernant l’UE et l’OTAN. Alors même que, mieux que n’importe qui, ils étaient en mesure de combler ce déficit à moindres coûts. Pourtant, les moyens investis ont toujours été d’une invraisemblable modestie dans les rares et pâles initiatives en la matière [5].
Plein de médias étrangers disposent d’équipes de journalistes spécialisés à Bruxelles, bien plus nombreuses que les médias belges francophones, la plupart de ceux-ci ne disposant même pas du moindre journaliste spécialisé attaché en exclusivité à l’actualité de l’UE et de l’OTAN. Et c’est de l’étranger qu’on a vu surgir quelques initiatives installées à Bruxelles, cas de l’European Voice, hebdomadaire lancé le 5 octobre 1995 par le Britannique Pearson [6].
Une initiative d’une plus grande envergure a été annoncée en septembre dernier [7] : le quotidien en ligne états-unien Politico lancera au printemps 2015 une édition européenne en partenariat (50-50) avec l’allemand Axel Springer [8]. Basé à Bruxelles, Politico Europe, avec un capital d’au moins 10 millions de dollars (The Wall Street Journal dixit) disposera d’une équipe de plus de 100 personnes (selon le Financial Times), dont 30 à 40 journalistes à temps plein, et des bureaux à Paris et à Berlin, peut-être même à Londres.
Fondé en 2007 par deux ex-journalistes du Washington Post, Politico, basé à Washington, atteint quelque 7 millions de visiteurs uniques chaque mois et est devenu une lecture obligatoire de tous ceux qui veulent suivre la politique états-unienne. Politico Europe, quant à lui, traitera avant tout de l’actualité de l’Union européenne, mais aussi, plus largement, celle de toute l’Europe. En attendant, il vient d’absorber l’European Voice le 10 décembre dernier…
Ce que les éditeurs belges (surtout francophones) ont été incapables de faire (ou même de concevoir) et les éditeurs français ont négligé (alors que, pendant de très longues années, le français a été la langue dominante au sein des institutions de l’UE), un éditeur états-unien va le faire, en anglais, en collaboration avec un éditeur allemand [9]. En nous proposant, bien évidemment, leur vision de l’UE…
Ces deux événements (la diffusion des quotidiens belges et le lancement de Politico Europe) mettent en fait en évidence une certaine évolution de l’information au sein de l’UE. Notamment le recul de la France et de ses éditeurs au sein de l’UE, où le Financial Times est devenu depuis longtemps la « bible » de lecture obligatoire. Mais aussi l’affaiblissement inquiétant des éditeurs belges et plus particulièrement des éditeurs belges francophones…



[1] Premier « titre » de la presse quotidienne belge francophone, Sud Presse n’existe pas. C’est tout simplement le nom de la société qui édite La Capitale, La Meuse, Nord Éclair, La Nouvelle Gazette et La Province.
[2] Chiffres déclarés sur l’honneur par l’éditeur au CIM pour la seule édition papier concernant la période du 4e trimestre 2013 au 3e trimestre 2014.
[3] Les chiffres concernant La Libre Belgique, « l’autre quotidien de référence », sont encore plus tristounets : 34 977 pour les ventes de l’édition en papier, 37 158 si on y ajoute l’édition numérique.
[4] Et à peine 2 118 pour La Libre Belgique.
[5] La Métropole-Journal d’Europe lancé le 19 janvier 1972 par Rossel, devenu Journal d’Europe le 5 janvier 1973 et disparu le 24 septembre 1974, était très peu « européen », mais fut la seule initiative à prendre une certaine ampleur, bien que modeste.
[6] Éditeur notamment du quotidien Financial Times et de l’hebdomadaire The Economist. Le 22 avril 2013, Pearson a cependant cédé l’European Voice au groupe français Selectcom qui le cédera ensuite à Politico.
[7] Pourtant, dès le 4 juin dernier, par courriel adressé à l’auteur de ces lignes, la rédaction de De Morgen annonçait la préparation d’un texte sur le sujet…
[8] Éditeur notamment du plus grand quotidien européen, le populaire Bild, et du quotidien de référence Die Welt. En juillet 2013, Axel Springer s’est séparé de ses quotidiens régionaux et de toute une série de magazines pour investir très fortement dans une reconversion numérique qui lui assure déjà presque 50 % des recettes et plus de 60 % des bénéfices.
[9] Profondément conservateur, Axel Springer (1912-1985) a fait inscrire dans les statuts de son groupe médias l’anticommunisme, l’appui à l’Alliance Atlantique et la solidarité avec les États-Unis, ainsi que l’appui aux droits vitaux de l’État d’Israël…





Texte paru dans Politique revue de débats, Bruxelles, n° 88, janvier-février 2015, pp. 12-13.