sexta-feira, 4 de setembro de 2015

Presse : l'aube d'un nouveau monde


J.-M. Nobre-Correia
Depuis une vingtaine d’années, le monde des médias subit des changements de fond qui, depuis sept ans, deviennent un vrai chambardement. Avec des conséquences nombreuses et quelquefois plutôt inquiétantes…

Voici une bonne vingtaine d’années que l’on parle de la crise de la presse imprimée. Et ses principaux responsables ne seraient autres qu’internet et le numérique. Même si avant, la presse imprimée donnait déjà des signes de faiblesse, incapable le plus souvent de s’adapter adéquatement au nouvel environnement médiatique fruit de la démonopolisation du secteur audiovisuel. Les journaux, surtout quotidiens, se vendaient déjà de moins en moins.
Mais le délabrement de la presse imprimée est devenu patent suite aux crises financière, d’abord, et économique, ensuite, qui ont fait suite à la désormais célèbre crise de crédits hypothécaires (dite des « subprimes ») déclenchée en 2007 aux États-Unis. Car, depuis lors, ses recettes publicitaires ont fondu comme neige au soleil, les annonceurs préférant désormais investir dans les hors-médias traditionnels : en France, entre 2004 et 2013, la presse imprimée aurait perdu 1,7 milliards d’euros de ressources publicitaires (en euros courants). Alors que la chute des ventes s’est accentuée, suite à l’érosion du pouvoir d’achat des citoyens : entre 2007 et 2014, les cinq quotidiens généralistes belges francophones [1] ont perdu 26,94 % de leur diffusion payante, avec une chute de 434 732 à 317 605 exemplaires (27,50 % si l’on y ajoute L’Écho, tombé de 18 115 à 10 666 exemplaires) ; pendant la même période, les six quotidiens généralistes « nationaux » espagnols, par exemple, ont perdu 44,7 % de la diffusion payante, de 1 540 613 à 815 907 exemplaires [2] ; alors que le plus grand quotidien européen, l’allemand Bild a reculé de 4,3 millions à 2,4 millions d’exemplaires entre 2002 et 2014. Et les spécialistes ne croient pas que l’on assistera à un retournement du marché dans les années à venir. Autrement dit : le modèle économique de la presse imprimée né dans le courant du XIXe siècle semble bel et bien périmé.
Un affaiblissement endémique
Or, les lecteurs s’éloignent de la presse imprimée, mais fréquentent de plus en plus les nombreux sites d’information qui prolifèrent sur internet. Et les éditeurs proclament urbi et orbi que leurs journaux ont de plus en plus de lecteurs grâce à internet, et même qu’ils n’en ont jamais eu autant. Il ne reste pas moins que les recettes des ventes et des insertions publicitaires des éditions numériques ne parviennent à rattraper celles des éditions en papier, tant s’en faut. Seuls de très rares éditeurs parviennent à y trouver leur compte, notamment ceux dont les journaux en papier et en numérique s’adressent prioritairement aux milieux d’affaires, prêts à payer cher pour avoir la primauté d’une information spécifique et pointue. Toutefois, un quotidien comme le britannique Financial Times, la « bible » européenne des affaires, tire seulement 30 % de son chiffre d’affaire de son activité en ligne, quand les abonnements numériques atteignent 70 % du total des ventes.
Les conséquences de ce nouvel écosystème des médias sont nombreuses en ce qui concerne la presse imprimée. Avec la disparition de nombreuses publications, notamment celles gratuites qui avaient fait florès ces vingt dernières années, les quotidiens gratuits apparaissant désormais comme une poussée de fièvre somme toute passagère. La réduction de périodicité de beaucoup d’autres, notamment d’anciens quotidiens qui se limitent dorénavant à une édition hebdomadaire, tout en suivant l’actualité quotidienne avec une édition numérique (comme le quotidien économique français La Tribune). La disparition pure et simple de l’édition imprimée, seule l’édition numérique étant maintenue (cas du quotidien espagnol Público). Et la réduction quasi généralisée des équipes de rédaction et du nombre de correspondants, l’effondrement des budgets consacrés aux enquêtes, aux reportages et à la vérification des données factuelles, et l’amaigrissement à vue d’œil de la pagination et du contenu rédactionnel.
Dans un tel contexte, les résultats négatifs d’une bonne partie des éditeurs de presse se sont accentués, leur interdisant le plus souvent de réaliser les investissements lourds indispensables au passage du papier au numérique et au repositionnement global des entreprises. Et ceux qui parvenaient encore à équilibrer leurs comptes ou même à faire des bénéfices se sont bien souvent fort endettés en procédant à ces deux réorientations stratégiques.
Un chambardement de la propriété
Aussi, selon les pays, assiste-t-on à une vague plus ou moins importante de changements de propriété des entreprises d’édition, avec des caractéristiques plus marquées que dans un passé récent. La notion classique d’éditeur lié à une famille dont les intérêts économiques étaient prioritairement, voire exclusivement, présents dans la presse, est en train de disparaître : cas des Hersant et des Amaury, en France. En revanche, la présence des milieux industriels et financiers dans la presse est de plus en plus pesante : à Paris, à l’exception de La Croix (détenu par la congrégation des Assomptionnistes) et de L’Humanité (contrôlé majoritairement par le Parti communiste), tous les quotidiens généralistes et tous les grands hebdos d’information générale sont maintenant aux mains de ces milieux.
Serge Dassault (Groupe Dassault) a ainsi pris le contrôle de 100 % du Groupe Figaro, qui publie le quotidien éponyme et ses magazines, en quatre opérations successives de janvier 2002 à septembre 2007 ; Bernard Arnault (LVMH) des Échos et Radio Classique, en novembre 2007, et du Parisien, annoncée en mai 2015 ; Pierre Bergé, Xavier Niel (Free) et Matthieu Pigasse (banque Lazard) — dits BNP, à partir des initiales de leurs noms —, du Groupe Le Monde, en novembre 2010, et du Nouvel Observateur, en janvier 2014 ; Patrick Drahi (Altice) de Libération (dont Édouard Rothschild était déjà l’actionnaire de référence depuis janvier 2007), en mai-juillet 2014, de L’Express, en janvier 2015 et du groupe Next Radio TV, dont BFM et RMC, en juillet 2015. Et, de ce côté de la frontière, en Belgique, l’intercommunale Publifin (ex-Tecteo), via Nethys, a pris le contrôle des Éditions de l’Avenir, dont le quotidien L’Avenir et Radio Nostalgie [3], en septembre 2013, et semble prête à reprendre l’hebdomadaire Moustique au finlandais Sanoma.
Deux raisons expliquent cet intérêt des milieux industriels et financiers pour la presse imprimée et les médias en général. D’abord ces milieux ne sont jamais indifférents au prestige et à la considération que la propriété de journaux leur accorde, tout en renforçant leur capacité de négociation avec les pouvoirs publics et, au besoin, pesant de tout leur poids dans les tensions qui traversent régulièrement la vie sociale comme la vie politique. Mais aussi parce qu’on assiste à une incroyable destruction de valeur des entreprises de médias, et plus spécialement de la presse, parfois de l’ordre de trois à six fois moins que ce qu’elles valaient voici seulement une demi-douzaine d’années, étant dès lors à la portée de ces milieux industriels et financiers pour une bouchée de pain.
Des ruptures trop brutales
Lors de la plus récente reprise d’un groupe de presse quotidienne en France, en juin, La Dépêche du Midi, de Toulouse, a acquis pour 15 millions d’euros Les Journaux du Midi, de Montpellier (qui publie les quotidiens Midi Libre, Centre Presse et L’Indépendant) au Groupe Sud-Ouest, qui avait lui-même payé 90 millions lors de leur rachat en 2007 au Groupe Le Monde. Ou pour prendre un exemple concernant un éditeur belge : en 2006, Roularta a repris pour 210 millions d’euros le parisien Groupe L’Express, cédé en janvier 2015 à Altice pour 60 millions d’euros [4].
Cette vague de fond qui a profondément changé les structures de propriété a eu des conséquences importantes. D’abord, la concentration des médias a pris des dimensions de plus en plus importantes, voire même des dimensions inconnues auparavant dans des pays comme la France. Ensuite ces changements de propriété ont entraîné une instabilité devenue parfois endémique au sein des directions éditoriales et des encadrements des rédactions. Le cas le plus flagrant est celui du quotidien Le Monde : depuis la prise de contrôle du trio BNP en 2010, six directeurs (y compris deux par intérim) se sont succédés à la direction du quotidien [5]. Une instabilité que Libération et Le Nouvel Observateur ont également connu à une moindre échelle et que l’on a également retrouvé ailleurs, notamment chez les quotidiens de référence espagnols El País et El Mundo. Et cette instabilité des directions a le plus souvent été suivie de changements des formules rédactionnelles voire de réorientations politiques, qui ont eu l’art de désarçonner les lecteurs, la fidélité à « leur » journal faisant alors progressivement défaut [6].
Des tels mouvements de fond ont en outre provoqué la disparition d’une innovation bien française : celle du contrôle du capital de l’entreprise d’édition par ses rédacteurs, voire par tout le personnel de l’entreprise, innovation apparue au Monde dès 1951 et à Libération dès son lancement en 1973. Dans la meilleure des hypothèses, cette participation au capital est aujourd’hui réduite à la portion congrue. Tandis que le droit d’élire seule son directeur, ou du moins d’être consultée à ce sujet et d’en disposer d’un droit de veto, s’est sérieusement émoussée [7].
À cet égard, la dernière élection du directeur du Monde a été particulièrement significative : trois candidats de la rédaction se sont présentés ; le trio des propriétaires BNP les a cependant rejetés et proposé le sien ; celui-ci (Jérôme Fenoglio) a été refusé par la Société des Rédacteurs du Monde (SRM), ayant seulement obtenu 55,0 % de ses suffrages, au lieu des 60 % exigés par les statuts [8] ; représenté par le trio BNP, il a finalement été élu le 30 juin 2015, la SRM ayant pris consciente de la grave crise qui ne manquerait pas de menacer l’avenir du journal. Il n’en reste pas moins, que de facto la SRM a perdu un droit important qu’elle avait conquis depuis plusieurs décennies. Et des situations vaguement comparables ont aussi été connues à Libération et à L’Obs.
Un implacable coup de grâce
Si la presse imprimée propriété de partis politiques et de mouvements sociaux divers, née dans la courant du XIXe siècle et la première moitié du XXe, n’était plus qu’un lointain souvenir, la presse d’« éditeurs purs », comme les appellent les Italiens, avait gardé tout son dynamisme jusqu’aux années 1970-90. Internet et la numérisation des signaux ont donné le coup de grâce à un grand nombre d’entre eux. Et les journaux que les nouveaux seigneurs de l’information nous proposent désormais prennent bien trop souvent des allures de recueils de communication officielle ou officieuse des institutions et des entreprises, faisant fi de ces fadaises de la citoyenneté et de la démocratie pluraliste. Car seule la splendeur des marchés et des affaires est vraiment importante pour eux…



[1] Les cinq titres de Sud Presse (La Capitale, La Meuse, Nord Éclair, La Nouvelle Gazette et La Province), L’Avenir, Le Soir, La Dernière Heure et La Libre Belgique.
[2] Ces six généralistes « nationaux » sont El País, El Mundo, La Vanguardia, ABC, El Periódico et La Razón.
[3] En revanche, sa négociation de partenariat avec IPM (éditeur notamment des quotidiens La Dernière Heure et La Libre Belgique) a manifestement échoué, les négociations avec les frères Le Hodey n’étant jamais des parties de plaisir…
[4] Presque quatre fois moins, si l’on ramène le prix initial à sa valeur en euros constants 2014, soit 235 millions d’euros.
[5] Éric Fottorino (révoqué le 15 décembre 2010), Erik Izraelewicz (décédé brutalement le 27 novembre 2012), Alain Franchon (intérim), Natalie Nougayrède (démissionnaire le 14 mai 2014), Gilles van Kote (intérim) et Jérôme Fenoglio (depuis le 30 juin 2015).
[6] La rupture la plus brutale en cette matière a été celle du Nouvel Observateur qui a non seulement changé de nom pour devenir L’Obs le 23 octobre 2014, comme a changé radicalement de concept rédactionnel. On attendra avec curiosité les résultats de ses ventes…
[7] Cette « conquête » d’un certain nombre de rédactions a cependant eu des conséquences fâcheuses, des personnalités fortes ayant souvent été rejetées au profit de « gentils » peu regardants vis-à-vis d’agissements professionnels critiquables des « confrères »…
[8] Pierre Bergé, qui joue un rôle néfaste en multipliant les attaques publiques au sujet du contenu du journal comme de ses rédacteurs, a ainsi estimé bon de déclarer le 15 mai 2015 qu’il est « violemment contre » cette règle des 60 %.





Texte paru dans Politique revue de débats, Bruxelles, n° 91, septembre-octobre 2015, pp. 16-18.